Accueil > Mag Santé > Ma santé > Testée en Haïti, la pilule reste toujours anonyme dans ce pays

Testée en Haïti, la pilule reste toujours anonyme dans ce pays

 

Ma santé

 

Véritables cobayes, les Haïtiennes ont été les premières femmes au monde à tester la pilule contraceptive. Mais plus de 50 ans après, ce sont celles qui ont le moins recours à ce contraceptif, victimes des jeux diplomatiques et du poids de la tradition.

 

Plaquette de pillule contraceptive posée au chevet d'un lit

Source photo : Mychele Daniau [AFP/Archives]


Pour valider ce qui allait révolutionner la vie des Occidentales, les autorités américaines ont testé massivement la pilule sur les femmes d'Haïti et de Porto Rico entre 1952 et 1956.

"Les doses étaient 50 à 100 fois plus fortes qu'aujourd'hui, entraînant beaucoup de cancers", raconte le Dr Lise Marie Déjean, qui dirige à Port-au-Prince une clinique de santé reproductive appartenant à une importante ONG féministe.

Pourtant précurseur, Haïti est devenu en un demi-siècle l'un des pires pays de la planète en matière de planning familial.

En tout, seules 18% des Haïtiennes recourent à une méthode moderne de contraception, selon la dernière étude sur le sujet, menée en 2006-2007 par le ministère de la Santé publique. Une autre part infime applique des procédés traditionnels, tels le retrait ou l'abstinence.

Et bien que distribuée généralement gratuitement dans le pays le plus pauvre du continent américain, la pilule n'est maintenant utilisée que par 2% des femmes, contre 4% en 1989.

Seuls les pays du Sahel enregistrent des taux de contraception équivalents, souligne Gilles Champetier de Ribes, en charge d'un programme de lutte contre la mortalité maternelle pour le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA).

Entre 1986 et 2006, le nombre d'enfants par femmes a ainsi stagné dans les zones rurales, passant de six à cinq, et diminué en villes, de six à 2,8.

Le recul du recours à la pilule s'explique tant par le poids des religions et des traditions, que par les pressions exercées dans le passé par le Fonds monétaire international (FMI) et des Etats-Unis, estiment les deux experts.

Principal bailleur d'un pays constamment sous perfusion étrangère, Washington a imposé à la fin des années 1980 la "loi du bâillonnement". Décidée par le président Ronald Reagan, cette mesure a profondément modifié les critères de distribution de pilules par l'aide américaine.

"Pour donner la pilule aux femmes, il fallait qu'on soit persuadé qu'elles n'aient pas l'intention d'avorter et qu'elles n'aient jamais avorté", se rappelle le Dr Déjean, ancienne ministre de la Condition féminine.

"Les Etats-Unis ont eu sous les républicains une politique très néfaste à l'égard de la planification familiale en Haïti", confirme M. Champetier de Ribes, saluant une nouvelle dynamique depuis l'élection de Barack Obama.

Parallèlement, le FMI a imposé des programmes d'ajustements structurels qui ont forcé l'Etat à supprimer des dizaines de postes dans le système de santé, raconte le Dr Déjean. "Tous ces effets de couperet ont eu des conséquences: les femmes n'utilisaient plus la pilule, au grand profit de l'Eglise", dit-elle.

Certes, 96% des Haïtiennes affirment connaître la pilule, et près de 40% disent vouloir utiliser un contraceptif moderne. Mais la connaissance même de la biologie féminine fait défaut, par manque d'éducation sexuelle.

"Beaucoup de patientes me demandent la pilule, poursuit le Dr Déjean. Mais si je leur demande combien de temps dure un cycle (hormonal), elles ne savent pas."

En conséquence, beaucoup d'Haïtiennes n'ont d'autres choix que de subir des avortements clandestins -l'IVG est strictement interdit-, engendrant des taux de mortalité maternels très élevés, conclut M. Champetier de Ribes.

AFPSource AFP